GRÉGOIRE FALQUE
Intention
Je rends fonctionnel ce qui ne devrait pas l’être.
Pendant dix ans, j’ai été auditeur. Je certifiais que des opérations étaient conformes. Personne ne m’a jamais demandé si elles avaient un sens. J’en ai gardé une certitude : le monde ordinaire ne vérifie pas les raisons, il vérifie les formes. Ce qui a un prix, une facture, un panneau ou une procédure fonctionne. Le reste n’a pas lieu.
J’ai donc donné ces formes à ce qui n’avait aucune raison de les recevoir. J’ai mis du rien en vente (CHEZBelette, 2012) : l’administration fiscale a réclamé la TVA dessus. J’ai déclaré une ville sans surface (Paslaz, 2018) : la voirie en a posé les panneaux. J’ai publié pendant sept ans les fiches de mes produits : Google les a classées, puis, en 2019, a supprimé du web tout mon travail pour « contenu vide de sens ».
Depuis 2023, j’administre le Bureau des Protocoles. Ce n’est plus moi qui choisis ce qui doit fonctionner : quelqu’un décide qu’il y a lieu et me donne mandat. Le Bureau exécute l’acte, un pavé jeté dans une mare par exemple, puis le scelle par un cube de plomb de 1,3 kg. Il ne reçoit pas les intentions, il reçoit des mandats. Il ne certifie jamais ce que le mandant ressent, seulement que l’acte a eu lieu.
Ce que ces faits établissent est simple. Ce qui fonctionne autour de nous ne fonctionne pas parce que c’était nécessaire, mais parce que quelqu’un lui a donné une forme. Quand le monde ordinaire déraille devant du rien, il ne se passe rien de grave : on voit seulement qu’il y avait des rails, et que quelqu’un les avait posés. On peut donc en poser d’autres.